Peng Shuai : une victime que l’on a fait taire
Peng Shuai : une victime que l’on a fait taire
Quand je suis tombé il y a quelques jours sur la vidéo YouTube Peng Shuai, la joueuse de tennis que la Chine a fait disparaître de Fabien Olicard, cette affaire m’a immédiatement marqué.
Pourtant, ce nom n’était pas totalement inconnu : quelques années plus tôt, pendant plusieurs jours, l’affaire Peng Shuai avait fait le tour des médias du monde entier y compris les médias français.
Cette histoire m’a amené à me poser plusieurs questions : dans la Chine actuelle, les femmes sont-elles condamnées au silence lorsqu’elles dénoncent des violences ou critiquent le pouvoir ? En quoi le contrôle des médias par un État peut-il représenter un danger pour la démocratie et la liberté d’expression ? Et surtout, le féminisme a-t-il réellement pu se développer en Chine malgré la censure et la surveillance du régime ?
C’est à ces questions que je vais tenter de répondre aujourd’hui.
Sommaire
L’affaire Peng Shuai
La censure et le contrôle des médias en Chine
Le développement du féminisme en Chine
Le féminisme chinois aujourd’hui : avancées, limites et répression
L’affaire Peng Shuai
Le 2 novembre 2021, la joueuse de tennis chinoise Peng Shuai publie un long message sur le réseau social chinois Weibo.
« Je sais que je ne pourrai pas expliquer clairement les choses, et même si je parle, cela ne servira probablement à rien. Mais je veux quand même le dire.
Je suis quelqu’un de mauvaise. Oui, je reconnais que je ne suis pas une bonne fille.
Il y a environ trois ans, après votre retraite, vous avez demandé au docteur Liu du centre de tennis de Tianjin de me recontacter. Vous m’avez invitée à jouer au tennis à Pékin. Après le match, vous et votre épouse m’avez emmenée chez vous.
Ensuite, vous m’avez conduite dans votre chambre, comme cela s’était déjà produit il y a plus de dix ans à Tianjin. Vous vouliez avoir une relation sexuelle avec moi.
Cet après-midi-là, j’avais extrêmement peur. Je n’avais jamais pensé que cela arriverait ainsi. J’ai pleuré, j’ai refusé…
Personne ne pouvait comprendre ce que je ressentais.
Vous m’avez dit que vous détestiez quand les gens pleuraient. Vous avez continué à me persuader, encore et encore. Finalement, j’ai accepté.
Après cela, nous avons commencé une relation secrète.
Mais à chaque fois que les choses devenaient compliquées, vous disparaissiez à nouveau.
Pourquoi êtes-vous revenu me chercher ? Pourquoi m’avoir amenée chez vous ? Pourquoi m’avoir forcée à entrer dans cette relation ?
Je sais que pour quelqu’un de votre position, vous avez sûrement dit que vous n’aviez pas peur. Mais même si je suis comme un œuf frappant une pierre, même si je ressemble à une mite attirée par une flamme, je vais quand même dire la vérité sur vous. »
Dans ce texte, elle accuse Zhang Gaoli, ancien haut dirigeant du Parti communiste chinois, de l’avoir forcée à avoir une relation sexuelle plusieurs années auparavant. Selon son témoignage, Zhang Gaoli a exercé une forte pression psychologique sur elle jusqu’à ce qu’elle accepte.
Ce message est une prise de parole historique , car c’est la première fois qu’un ancien membre aussi important du pouvoir chinois est publiquement visé par des accusations de violences sexuelles. Cela explique en partie la rapidité et l’efficacité de la censure mise en place par les autorités chinoises.
La censure et le contrôle des médias en Chine
En moins de trente minutes, le message de Peng Shuai disparaît de l'internet chinois. Son nom devient introuvable sur les réseaux sociaux et toutes les discussions autour de l’affaire sont censurées. Après cette publication, la joueuse disparaît également de la vie publique pendant plusieurs jours, ce qui provoque une inquiétude internationale.
Face aux interrogations, le gouvernement chinois refuse de répondre clairement. Les médias d’État diffusent ensuite plusieurs messages et photos censés prouver que Peng Shuai va bien.Parmi ces images, on la voit poser avec son chat et plusieurs peluches, dont Winnie the Pooh. Ce détail a particulièrement attiré l’attention, car le personnage est régulièrement censuré sur internet en Chine après avoir été utilisé pour se moquer du président Xi Jinping.Ce qui prouve que ces photos ont pour destinataire un public non chinois .
Une vidéo et un e-mail attribués à la joueuse sont également publiés, mais beaucoup doutent de leur authenticité. Certaines images semblent même avoir été préparées spécialement pour rassurer l’opinion occidentale.Par exemple,le 19 décembre 2021, Peng Shuai accorde également une interview à un média singapourien, Lianhe Zaobao. Dans cette vidéo, tournée lors d’un événement sportif à Shanghai, elle affirme qu’elle est libre, qu’elle vit normalement chez elle et qu’elle n’a jamais accusé qui que ce soit d’agression sexuelle. Elle insiste aussi sur le fait que son message publié sur Weibo relevait de sa « vie privée ».
| Image tirée de l'interview avec Lianhe Zaobao |
Cette affaire illustre comment un état a le pouvoir de détruire la parole des femmes .Elle met en évidence également le contrôle étroit qu'exerce la Chine sur l'information .
Les réactions internationales
La disparition de Peng Shuai provoque une vague d’inquiétude dans le monde entier. Le hashtag #WhereIsPengShuai devient viral sur les réseaux sociaux afin de demander des nouvelles de la joueuse. Plusieurs grands noms du tennis, comme Serena Williams, Naomi Osaka ou Alizé Cornet, affichent publiquement leur soutien.
Le président de la WTA, l’organisation du tennis féminin, demande une enquête indépendante et suspend temporairement les compétitions organisées en Chine. Cependant, quelques années plus tard, les tournois de la WTA ont finalement repris dans le pays, montrant les limites des pressions internationales face au poids économique et politique de la Chine.
Le développement du féminisme en Chine
Le féminisme chinois apparaît réellement au début du XXe siècle et reste très lié aux idées socialistes et aux luttes contre les inégalités sociales. Pendant longtemps, la société chinoise repose sur des traditions très patriarcales inspirées du confucianisme : les femmes doivent obéissance aux hommes et occupent une place inférieure dans la famille comme dans la société.
Cependant, certaines révoltes et mouvements politiques vont remettre en cause cette situation. Au XIXe siècle, durant la révolte des Taiping (guerre civile en Chine entre la dynastie Qing et le royaume céleste des Taiping), plusieurs pratiques considérées comme oppressives pour les femmes sont interdites, comme les mariages arrangés, le concubinage ou encore le bandage des pieds. Au début du XXe siècle, des penseuses comme He Zhen défendent un féminisme plus progressiste, lié à la liberté individuelle et à la lutte contre toutes les formes d’oppression.
| He Zhen |
Après l’arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois en 1949, l’égalité entre les hommes et les femmes devient un objectif officiel de l’État. Les femmes obtiennent davantage de droits dans le travail et l’éducation. Mais à partir des années 1980, avec l’ouverture de la Chine à l’économie de marché, de nouvelles inégalités apparaissent. Beaucoup de femmes, notamment les plus âgées, sont les premières touchées par les licenciements. Dans les médias et dans la société, les femmes célibataires de plus de 27 ans sont même qualifiées de « femmes restantes », une expression très péjorative utilisée pour les stigmatiser.
La politique de l’enfant unique, mise en place en 1979 puis abandonnée en 2015, a également profondément marqué la condition féminine. D’un côté, certaines filles uniques ont bénéficié d’un meilleur accès à l’éducation et aux études supérieures. Le nombre d’étudiantes augmente fortement dans les années 2000. Mais de l’autre côté, les discriminations restent importantes : certaines universités imposent des critères plus élevés aux femmes, car de nombreuses entreprises préfèrent encore embaucher des hommes.
Le féminisme chinois aujourd’hui : avancées, limites et répression
L’affaire Peng Shuai attire aussi l’attention sur le mouvement #MeToo en Chine. Depuis plusieurs années, des femmes chinoises dénoncent les violences sexuelles et les abus de pouvoir, notamment sur les réseaux sociaux. En 2021, plusieurs scandales avaient déjà provoqué d’importants débats publics, comme l’affaire impliquant le chanteur chinois Kris Wu ou un dirigeant du groupe Alibaba accusé d’agression sexuelle.
À partir des années 2010, une nouvelle génération de féministes chinoises apparaît. Très présentes sur internet et les réseaux sociaux, elles utilisent des méthodes modernes et médiatiques pour dénoncer le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes. Des organisations comme Feminist Voices jouent un rôle important dans la diffusion des idées féministes en ligne.
En 2012, des militantes organisent par exemple une action dans le métro de Shanghai pour dénoncer le harcèlement sexuel dans les transports. D’autres affaires deviennent nationale, comme celle de Deng Yujiao en 2009, une jeune femme devenue "célèbre" après avoir résisté à une tentative de viol commise par un responsable local.
Le mouvement #MeToo prend ensuite de l’ampleur en Chine à partir de 2018. De nombreuses étudiantes et journalistes dénoncent publiquement des professeurs, des dirigeants ou des personnalités accusés de harcèlement sexuel. Des militantes comme Huang Xueqin participent activement à cette mobilisation.
Mais face à cette montée du féminisme, le pouvoir chinois renforce progressivement la répression. En 2015, l’arrestation du « Gang des cinq », un groupe de féministes militantes, marque un tournant important. Les ONG féministes sont de plus en plus surveillées, certains comptes sur les réseaux sociaux sont supprimés et les militantes sont parfois interrogées ou intimidées par la police.
Le gouvernement chinois considère désormais souvent le féminisme indépendant comme une menace politique influencée par des « puissances étrangères ». Malgré cela, les féministes chinoises continuent de lutter pour l’égalité, notamment contre le harcèlement sexuel, les violences conjugales et les discriminations dans le travail ou l’éducation.
Cependant, contrairement à ces affaires, celle de Peng Shuai a été presque totalement effacée d’internet chinois. Son message a été supprimé en quelques minutes et toute discussion liée au sujet a été bloquée. Malgré cela, certaines militantes féministes chinoises ont continué à exprimer discrètement leur soutien, montrant que le féminisme existe toujours en Chine malgré les risques de censure et de répression.
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